Ses derniers jours

 

Le samedi 27 janvier, de 16h à 16h30, il paraît pour la dernière fois à la salle de musique.

Un de ses élèves a gardé le souvenir précis de cette ultime leçon:

"Les deux derniers jours où le Serviteur de Dieu est venu à la salle des harmoniums, il nous est apparu visiblement affaibli. Il nous a reçus comme à l’habitude, mais a dû s’asseoir immédiatement à son bureau. Là nous l’avons vu lutter contre la somnolence qui paraissait invincible; en se crispant, il levait les yeux vers le petit crucifix qui était placé à environ un mètre au-dessus du bureau. Quelques instants après, malgré lui et comme s’il n’en pouvait plus, sa tête retombait sur sa poitrine. Puis il levait à nouveau quelques instants son regard sur le crucifix. Cette scène dura, chacun de ces jours, pendant tout le temps de notre répétition. Cela fut encore plus pénible à voir le deuxième que le premier jour, car ses forces avaient visiblement baissé."

"J’ai été profondément édifié de ce spectacle. Celui-ci m’est resté bien gravé dans ma mémoire. Cette figure allongée sur un corps qui n’en pouvait plus, entièrement tendue vers le Christ, semblait rayonné avec une intensité la foi, l’amour, la supplication, la confiance, la volonté de voir son âme maîtresse jusqu’au bout d’un corps défaillant. Jamais je n’ai vu une physionomie aussi expressive que celle du Serviteur de Dieu durant ces instants qui me parurent très courts. Le deuxième de ces jours, en quittant le local des harmoniums, nous parlions entre nous du Serviteur de Dieu et de son attitude qui nous paraissait héroïque."

Au soir de ce même jour, le Frère Mutien se retrouvait en communauté pour entendre la conférence hebdomadaire du Frère Directeur. Cet exercice était suivi de la prière du soir. Habitué depuis de longues années à réciter les litanies de la très sainte Vierge les bras en croix, le vieillard voulut, cette fois encore, s’imposer cette mortification. Il n’y put tenir: ses bras tombaient sans cesse.

Le dimanche 28 janvier, le froid demeurait intense,- 18! Arrivé à son prie-Dieu, tremblant et prêt à s’effondrer, le Frère Mutien se tourna vers son voisin et lui demanda d’agrafer son collet: ses doigts s’y étaient refusés. Craignant lui imposer un surcroit de souffrance, le Frère se contenta de rejoindre les extrémités du collet et d’agrafer la soutane. Puis avec les précautions voulues, il souleva le faible vieillard et le déposa sur son banc. Contrairement à l’habitude de toute sa fie, le Frère Mutien demeura assis pendant la prière du matin, l’oraison et la sainte messe, jusqu’au moment de la communion.

A peine assis, il voulut lire dans l’Imitation de Jésus-Christ. Ses doigts, sans force, laissèrent tomber le petit livre. Au moment de la communion, il se redressa et s’en alla vers la sainte table. Absorbé dans sa prière, son charitable voisin fut stupéfait quand il s’aperçut n’était plus à son côté. Bientôt, il le vit revenir, visiblement épuisé, mais rayonnant. Il l’aida à s’asseoir tandis que des lèvres défaillantes s’échappaient sans discontinuer des "O mon Jésus, mon bon Jésus!"

Au sortir de la chapelle, le Frère Directeur s’approcha du Frère Mutien et l’invita à séjourner à l’infirmerie jusqu’à son complet rétablissement. Il refusa que sa chambre soit chauffée: il considérait cela comme un luxe! Le chapelet ne quittait plus ses doigts amaigris.

Le soir venu, Le Frère infirmier et son aide le conduisirent de la cuisine de l’infirmerie à sa chambre à coucher. C’est alors qu’il aurait confié aux deux témoins: "Quelle consolation on éprouve, quand on est comme moi au bord de la tombe, d’avoir eu une grande dévotion à la très sainte Vierge."

Le lundi 29 janvier, quand on sonna le lever, le Frère Mutien, se sentant si faible qu’il ne put obéir à l’appel de la cloche. On lui apporta la communion. Il garda le lit. Le Frère Maixentis lui rendit visite. La faiblesse du malade était telle que le Frère infirmier lui interdit de prier à haute voix. D’autre confrères vinrent jusqu’à la chambre du moribond.

A 2 heures de l’après-midi, ce fut le tour du Frère Michel. Le Frère Mutien venait de s’assoupir. A son réveil, il lui demanda de réciter la prière du soir. "le Frère infirmier m’a défendu de prier tout haut, lui dit-il, je m’unirai à vous mentalement".

Le Frère Michel ayant fait remarquer qu’il était trop tôt, le malade se rendormit. Mais se réveillant peu après, il renouvela sa demande. Pour ne pas le contrister, le Frère Michel commença la récitation des prières qui se disent avant le souper. L’arrivée de Monsieur l’Aumônier l’amena à se retirer. Le prêtre lui parla sans crainte du grand passage auquel celui-ci s’était préparé depuis longtemps et qu’il attendait sans appréhension, ayant mis toute sa confiance dans le Seigneur et sa sainte Mère. Le Frère Directeur vint ensuite. Lui aussi trouva le malade fort calme.

Vers la fin de soirée, le Frère infirmier leva la défense de prier à haute voix. Et il fut hautement édifié d’entendre aussitôt le Frère Mutien formuler une très longue et très fervente action de grâces. Il évoquait tous les bienfaits qu’il tenait de la libéralité divine, les énonçant lentement l’un après l’autre: la grâce de son baptême, celle de son enfance en un foyer chrétien, celle de sa vocation à la vie de Frère des Ecoles Chrétiennes; les grâces sans nombre de ses journées de prière, de charité et d’apostolat; la grâce de pouvoir se dire l’enfant de Marie, sûr de sa maternelle protection. Ensuite il pria pour la Belgique si durement éprouvée depuis de longs mois; on l’entendit à maintes reprises redire en y insistant de tout ce qui lui restait de forces: "Cœur sacré de Jésus, protégez la Belgique. Cœur sacré de Jésus, sauvez la Belgique!"

Le soir étant venu, l’aide infirmier revint voir le malade, lequel s’informa: "Viendrez-vous encore me voir avant de vous coucher?" A quoi le brave homme s’était hâté de répondre: "Cher Frère Mutien, on ne vous quittera plus jusqu’à ce que vous allez mieux". On étendit un matelas dans la chambre; par intervalles, le Frère charger de veiller jusqu’à l’aube pourrait s’y reposer. Le malade trouva la précaution superflue: "C’est trop," aurait-il dit. "J’ai encore ma voix; j’appellerai mes voisins si c’est nécessaire". Au confrère  qui devait le veiller jusqu’à 3 heures du matin, le Frère Mutien proposa d’abord de réciter à haute voix plusieurs prières. Mais assez tôt, semble-t-il, l’un et l’autre s’assoupirent.

Le 30 janvier, vers 3 heures, le Frère infirmier vint prendre la relève. Demeuré seul avec le moribond, il suggéra plusieurs invocations. Il lui sembla que les lèvres du Frère Mutien remuaient encore: il s’efforçait probablement de répéter ces mêmes invocations. Mais aucun son n’était perceptible. La vie s’éteignait; imperceptiblement, sans une plainte, sans un mot, le Frère Mutien prenait congé de la terre, ce 30 janvier 1917, avant l’aube, vers 4 heures d’une journée qui s’annonçait glaciale comme les autres.

Son décès  constaté, le Frère infirmier s’en fut réveiller son aide et tous deux procédèrent à la toilette funéraire du défunt, non sans l’invoquer déjà, tant ils étaient persuadés de sa sainteté.

Les Frères se réunissaient pour la prière du matin. C’est alors que le Frère infirmier vint informer le Frère Directeur, lequel aussitôt recommanda le défunt aux prières de tous.

Des élèves, des professeurs, des personnes externes qui avaient connu le Frère Mutien s’étonnèrent d’apprendre "qu’il était mort simplement comme d’autres Frères" et nul autour de lui ne l’avait cru si proche de sa fin.

Les officiers du corps d’occupation interdisaient l’accès de la maison aux personnes externes.