Un témoignage unique

 

Lettre de Monsieur Snappe Oswald ancien élève de Malonne

Hamme-Mille le 20 février 1923.

Au Très Cher Frère Directeur, Institut Saint-Berthuin,

Un plaisir bien doux m’est donné: celui de répondre à votre gentille circulaire du 15 janvier dernier demandant à tous les Anciens Malonnais (sic) si leur mémoire n’a pas conservé quelque souvenir du cher Frère Mutien-Marie.

Je me suis senti tout ému à la lecture de votre lettre. Je vous dirai qui je suis. J’ai fait mes études à Malonne; je suis entré en octobre 1902 et j’ai eu la satisfaction d’obtenir, après quatre années normales, le diplôme d’instituteur primaire, en août 1905. Mes anciens professeurs, les chers Frères Stanislas, Maxime, Marcy, desquels j’ai conservé de si bons souvenirs, se rappelleront encore peut-être de leur humble élève Snappe Oswald, originaire de Tourinnes-la-Grosse.

Venons au fait. Je suivais les cours d’harmonium; c’était le cher Frère Mutien-Marie qui enseignait la musique. Je fus témoin d’une manifestation bien vive de sa part. Un certain jour, je me présente à la salle de musique pour obtenir mon heure de musique. Je suis étonné de ne pas trouver mon professeur. J’étais d’autant plus surpris que la régularité était une de ses qualités. L’horloge de la chapelle m’indiquait que l’heure était passée de plusieurs minutes. Connaissant déjà sa vie et sa sainteté, je me dis que sûrement mon digne Frère devait se trouver en prière à la chapelle.

Je descendis jusqu’au lieu saint et mon attente ne fut pas déçue. J’entre par la porte latérale.

L’église était déserte. Plutôt, je dois dire que Dieu, prisonnier d’amour au tabernacle, n’avait comme convive que son serviteur, le Frère Mutien-Marie.

Je le vois agenouillé à quelques pieds de l’autel. J’attends un instant près de la porte, afin qu’il daigne tourner la tête au bruit causé par mon entrée; rien… il ne bouge pas! Je me dirige respectueusement jusqu’à ses côtés et, avec tout l’égard dû au lieu saint, je m’excuse de venir le déranger et lui fais part que l’heure de ma leçon a sonné depuis un certain temps. Vain espoir ! Pas une parole ne tombe de ses lèvres. Je réitère ma demande: même silence troublant. Tout ému, j’avance la tête pour scruter le regard du Frère. Oh merveille! Je suis impressionné jusqu’au plus profond de mon cœur! Les mains jointes sur sa poitrine, ce front large et noble, ses yeux à demi clos, toute sa figure rayonnait de beauté. Ce n’était plus cet humble vieillard, marchant à travers les cours du Pensionnat, silencieux et recueilli. C’était un ange descendu sur la terre! Il était vraiment en extase. Son cœur tout brûlant d’amour était en contact direct avec Notre Divin Maître lui tendant les bras du fond du tabernacle. Frère Mutien-Marie n’était plus de ce monde; sa pensée était vers Dieu! Son corps, courbé par le poids des ans, était devant moi aussi raide qu’un marbre. Son âme, si je puis m’exprimer ainsi, parlait à Dieu.

En imagination, je vis à cet instant un coin du paradis descendu sur la terre. Je ne puis vous dire combien de temps, je restai là, cloué en quelque sorte sur place, car mes yeux ne pouvaient se détacher de cette face d’où rayonnait la lumière du ciel!

A certain moment, je me sentis pénétré d’une crainte indicible. Je reculai à pas lents et gagnai la sortie. Je levai le regard vers le clocher et je vis, à ma grande stupéfaction, que l’heure avançait et que bientôt, je devrais rentrer à l’école normale suivre les autres cours. Le sentiment du devoir domina ma volonté. Je rentrai dans la chapelle et trouvai notre Frère toujours dans la même contemplation. Je m’avance tout tremblant; je lui touche l’épaule et lui parle… il ne voit et n’entend rien! Plus ému que tantôt, je le secoue avec respect… et … alors, un soupir s’échappe de sa poitrine; il me regarde, comprenant mon désir, se lève et me suit. Près de la porte de la sortie, je m’efface pour livrer passage, et, tout ému, je lui présente toutes mes excuses pour le dérangement que je lui ai occasionné en allant le chercher dans un lieu de prières. Mais, oh devoir et abnégation de soi-même! C’est lui-même qui me supplie de lui pardonner d’avoir perdu un temps consacré à ma leçon de musique. De cette âme toute de dévouement, s’exhalait un regret d’avoir manqué d’être présent à l’heure réglementaire. Preuve évidente et touchante à la fois que ce digne religieux avait à cœur d’être avant toit un exemple de régularité. Je me résume, bien cher Frère Directeur, car je crains d’abuser de votre aimable attention;  toutefois, j’ose avouer, en toute sincérité de cœur, que j’ai vu ce jour le Frère Mutien-Marie en extase devant le tabernacle.

Que de fois, dans mes nuits d’insomnie et de souffrance physique, cette douce vision malonnaise (sic) me revint à la mémoire me faisant supporter plus vaillamment les vicissitudes d’ici-bas!

J’en parlai bien souvent à mes parents bien-aimés, à ma digne épouse, compagne de mes joies et de mes revers, à mes chers enfants, leur faisant comprendre à tous que l’âme pure et sainte voit Dieu, même en cette vie.

En cet instant même où ma plume vous trace ces quelques lignes, je revis cet heureux jour; je voudrais y être encore, car il me fut donné, sans aucun doute, le privilège devoir un saint en prière. Sa douce mémoire restera à jamais gravée dans mon cœur en caractères ineffaçables. Ce m’est un sûr garant pour l’avenir: son ombre caressante me tiendra sous son égide.

Cet épisode sera pour moi le phare lumineux m’indiquant, le but de notre vie, le port du salut, qui est la récompense que Dieu nous a promise à tous.

Si mon assertion peut vous être de quelque utilité, je suis entièrement à votre disposition pour vous donner de plus amples renseignements.

Lorsqu’un jour, la vie de cet éminent religieux sera relatée dans une brochure, je m’estimerai heureux d’en recevoir un exemplaire. Je ne doute nullement de voir mon désir exaucé, car les Anciens Enfants de Malonne savent se souvenir et n’oublient jamais l’Institut Saint-Berthuin et surtout ses éducateurs modèles.

Votre ancien élève,

SNAPPE Oswald

diplômé malonnais (Sic)

(actuellement Commis des Postes de 1ère Cl. HAMME-MILLE - Brabant).